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Florence : leçons d'histoire (décembre 2006)

Décrire cette ville-musée frise la banalité totale. Pourtant, à bien y regarder, Florence est aussi une ville-symbole, dont les messages persistent à nous éclairer.

Santa Maria del Fiore, plus communément appelée le Dôme (1296-1378), est un pur joyau qui nous parle de multiples manières. Son premier message saute immédiatement aux yeux : l'innovation n'est pas une nouveauté du XX° siècle, comme le prouve la formidable prouesse de la coupole de BRUNELLESCHI ou l'horloge étonnante de Paolo UCCELLO ou encore le dépôt du premier brevet connu en 1421. Le second message transpire de sa dualité : son extrême richesse extérieure (architecture, revêtement) et son grand dépouillement intérieur forment un contraste qui nous renvoie à d'essentiels questionnements comme l'être et le paraître, le yin et le yang, l'exubérance de la jeunesse et l'ascétisme de la grande vieillesse.

A l'image de ce Dôme, nous ne sommes ni hors du temps, ni hors de l'espace : notre magnificence extérieure est celle qui vient d'un long passé —la glaise qui nous a façonné— et notre dépouillement intérieur est celui qui seul peut accueillir / que seul peut remplir le sens que l'on donne à sa vie —qui sommes-nous, où allons-nous, qu'avons-nous fait de notre vie ? En ces temps où le sens semble plus que jamais nous échapper, les candidats à sa succession sont nombreux : hier l'existentialisme et aujourd'hui —à tant l'entendre vantée— serait-ce l'innovation, érigée en une fin en soi ?

Sortons du Dôme et promenons-nous dans la vieille ville, avec nos cinq sens bien en éveil et surtout ce sixième qui donne à voir la trame même du Temps. Les deux types de créneaux différents du Palazzo Vecchio nous racontent l'affrontement entre les Gibelins (ghibellini), alliés de l'empereur Frédéric II, et les Guelfes (guelfi) opposés à l'empereur mais soutenus par la papauté ; ils nous renvoient à la toujours actuelle question du pouvoir temporel des Eglises et de la laïcisation des gouvernements des hommes.

Tout à côté, la Galleria degli Uffizi (les Offices) nous rappelle l'éternel combat du tyran (Cesar BORGIA) opposé au prince (Laurent de MEDICIS) par le florentin Nicolas MACHIAVEL. Les campagnes électorales actuelles nous montrent combien rien n'a changé depuis lors ; combien les hommes sont prêts à sacrifier leur âme pour une once de pouvoir ; combien le peuple est toujours finalement —comme MACHIAVEL avait su le déceler— cette victime consentante et amnésique.

L'ancien entrepôt de blé d'Orsanmichele (plus tard converti en église) et un peu plus loin le palais du riche banquier DAVANZATI disent assez la puissance des marchands florentins. Mais on oublie trop souvent qu'ils furent à l'origine de l'essor d'une démocratie urbaine prometteuse, qui expérimenta des modes originaux de gouvernance avant de se dissoudre plusieurs siècles plus tard dans la monarchie. Un clin d'œil à notre époque de décentralisation et de recherche des partenariats publics-privés ?

Enfin, comme en prospective, il faut sortir du lieu pour l'appréhender de manière plus globale, plus systémique, donc plus distante d'une certaine manière. C'est donc sur les hauteurs de la Piazza MichelAngelo que doit s'achever notre voyage dans le temps.

Pour y accéder, on longe l'Arno en tournant le dos à la ville : temps de méditation. Comment ces paysages toscans si caractéristiques, si évocateurs de calme, de sérénité, ont-ils pu résonner si longtemps du bruit et de la fureur des incessantes guerres qui ont déchiré la région ? L'homme, la nature, la place respective de l'un et de l'autre, l'influence de l'un sur l'autre… En contemplant ces paysages, l'évidence s'impose que cette nature nous survivra.

Nous voici enfin non plus 'dans' mais 'face' à Florence. Pour une dernière leçon d'Histoire.

A l'évocation de ces noms prestigieux qui ont marqué la ville —BOTTICELLI, CELLINI, DANTE, Da VINCI, DONATELLO, FRA ANGELICO, GALILEO, GIOTTO, MICHELANGELO, SAVONAROLE, VESPUCCI… ceux déjà cités et bien d'autres encore— on pourrait ressentir comme une immense nostalgie, comme un alourdissement du poids des ans qui soudain nous écraserait… Mais il n'en n'est rien ! Car le message de Florence est un hymne à l'humanité, une manière de nous dire encore, à travers les âges, que tout est possible pour celui qui le tente. Elle nous irradie de cette formidable énergie de ceux qui, partis de rien, osèrent tout : découvreurs, ingénieurs, politologues, artistes…. Et des moindres recoins de la ville, ceux-ci —génies illustres ou inconnus— nous murmurent encore combien la confiance fut à la base de leur réussite, confiance en soi, confiance de leurs commanditaires, confiance du peuple… confiance en l'avenir.

Les robots ? nous serons bientôt mûrs (12/11/06)

Isaac ASIMOV, le fameux écrivain de science-fiction, a longtemps exploré les arcanes de nos possibles relations avec les robots, conçus comme des êtres intelligents bien que soumis à l'homme [cerveaux "positroniques", les 3 lois de la robotique, etc.].

Nous sommes aujourd'hui en 2026, j'ai presque 70 ans et, confortablement installée dans mon fauteuil à eau, j'observe ma "femme de ménage". Elle est remarquablement efficace, gentille, je dirai même prévenante, en ce sens qu'elle semble devancer parfois mes desiderata. J'avais tellement peur d'elle autrefois…

Il y a 20 ans, cela devenait absolument impossible de trouver une femme de ménage. L'aimable et fidèle domestique était devenu un mythe. L'hédonisme avait gagné toutes les couches de la population, même celle-ci : la pénibilité du travail rebutait (pas question de faire plus de trois heures de repassage d'affilé), les aléas de la vie quotidienne primait sur la régularité attendue (enfants malades, congés scolaires, congés estivaux, troubles familiaux…), le perfectionnisme n'était pas au RDV et ne parlons surtout pas de l'obéissance : inutile de laisser des consignes, elle n'en faisait de toute façon qu'à sa tête. L'incroyable sur-occupation dont tout un chacun semblait faire preuve —jusqu'aux enfants— rendait impossible l'idée de se passer de cette aide précieuse, ne serait-ce que quelques semaines, le temps d'en retrouver une autre, plus adéquate.

Au début des années 2000, une société innovante fit flores : elle jouait les interfaces entre l'employeur et la femme de ménage, nouveau type de prestataire de services. Ce fut l'engouement, surtout avec l'aide de la loi Robien et le nouveau chèque emploi services. Les services à domicile explosèrent, preuve s'il en fallait que le besoin existait bel et bien. Mais cela ne pouvait changer les mentalités : dans un pays riche, on n'obtient plus le dévouement pour quelques heures de ménage par semaine ; les rapports se sont professionnalisés, distanciés… On se croyait presque dans une grande entreprise publique.

Mes amis en Amérique du Sud ou en Turquie m'apparaissaient alors comme des nababs, employant un couple à temps plein : l'homme se chargeait des gros travaux, du jardin, de la voiture et la femme des courses et de la maison. Pourtant leurs employeurs étaient enseignants ou retraités, sans salaires pharamineux. Mais le différentiel des revenus expliquait ces possibilités ; en France, même il y a 20 ans, un tel écart n'existait plus depuis longtemps.

Alors la brèche s'est ouverte. A bien y regarder aujourd'hui, c'était inévitable ; cela aurait dû être évident alors ; mais l'œuvre d'ASIMOV avait si bien fait son chemin… Nous sommes entrés dans l'ère des Machines, tout doucement, sur la pointe des pieds. Les exosquelettes offrent aux plus âgés une autonomie impossible autrement, allégeant d'autant les charges sociales… Et ma femme de ménage m'a définitivement délivrée d'un fardeau si pesant. D'autant que je travaille toujours, seule solution pour maintenir mon niveau de vie et m'assurer un certain confort au cours des trente années qu'il me reste encore à vivre si rien de fâcheux ne survient ; Alzheimer est là, qui guette un tiers de nous, mais on a bon espoir sinon de l'éradiquer au moins de le tenir à distance le plus longtemps possible. Ma femme de ménage, elle au moins, n'y sera pas sujette…

Espoirs de demain (11/10/06)

Ce qui fait l'excellence d'une société, c'est la manière dont elle accueille les déviants. Pas ceux qui se coulent aisément dans le moule, qui seront enseignants, ingénieurs ou commerciaux. Mais ceux qui ne répondent pas aux critères conventionnels.

Ceux-là sont de deux sortes. D'une part les "hors-limites" : handicapés ou surdoués, la frontière est parfois ténue. D'autre part, les différents, les inclassable : les enfants que l'on sent intelligents mais qui ne savent pas le montrer dans un système extrêmement codé et rigide. Il ne suffit pas de grand-chose pour être intellectuellement différent : par exemple avoir un esprit orienté vers la synthèse plutôt que vers l'analyse, n'être ni littéraire ni matheux mais comprendre comment fonctionne le monde, être sensible au futur plus qu'au passé… mais pour ceux-là, il n'y a aucune place dans le système éducatif qui demeure un moule à produire de la conformité en laminant des différences qui, pourtant, pourraient devenir ces sources d'innovation que dans l'autre monde —celui des adultes— on recherche à corps et à cri.

Le regard porté sur la différence est symptomatique de la capacité d'évolution d'une société. Regarder le handicapé mental comme un "attardé", le surdoué comme un "précoce" —étrange symétrie de ce qui serait un même mal— et le différent comme un "bon à rien" est révélateur de cette impuissance à affronter l'avenir, la nouveauté, que Claude LEVI-STRAUSS décrivait en opposant les sociétés "thermo-dynamiques" aux sociétés "mécaniques".

De thermo-dynamique qu'elle fut du XVIII au XX° siècle, la France ne serait-elle pas en train d'inverser le processus et devenir un société-musée, figée dans un monde qui déjà n'est plus ?

Le centre commercial Les Glories à Barcelone (19/09/06)

Une ville en plein boom : le quartier des médias, avec ses vieilles usines rénovées (ou en cours) dont une partie est consacrée à l'enseignement (université des médias), le quartier @; les nouvelles tours qui vont se dresser devant la Tour AGBAR (Agua Barcelona) de Jean NOUVEL ; la rénovation de la Sagrada Familia... d'une certaine manière, en moins démesuré, on pense à Shanghai. La nouvelle avenue Diagonale est impressionnante de fonctionnalisme : deux fois deux voies, séparées par une large allée centrale avec voies de tram, coulée verte piétonne et voie cyclable ; un ensemble esthétique, bien pensé, fonctionnel.

Le centre commercial Les Glories fonctionne sur le principe des malls américains, comme on les retrouve aussi à Cali en Colombie (qui recèle l'un des plus beaux exemples d'utilisation d'une friche industrielle avec la transformation d'une ancienne gare de marchandise en un centre commercial esthétique et convivial) ou encore dans les ultramodernes centres commerciaux d'Istanbul ou d'Ankara (Turquie). Les boutiques sont hébergées dans des bâtiments répartis de manière aussi asymétrique que possible autour de piazzas. Sur celles-ci des aménités : des bancs, des terrasses de café, des parcs de jeu pour les enfants qui leur donnent un aspect festif, comme de mini-Lunaparcs. Au centre, un atrium : l'étage inférieur offre une piazza réservée à la restauration ; tous les restaurants, généralement spécialisés (fast-food, pizzeria, chinois, mexicain, etc.), sont disposés côté à côte, en rond, sur le pourtour de la place où les consommateurs sont installés.

Un modèle différent du nôtre, si l'on compare à Vélizy II ou Belle-Epine, par exemple, en région parisienne. Ici, à Les Glories, cet ensemble architectural offre un "plus" par rapport à notre modèle : l'inclusion d'espaces ouverts qui transforme l'espace-prison de notre modèle (un seul bâtiment, fermé, au sein duquel tout se déroule) en un espace ouvert, quasi-urbain, qui fait inévitablement penser aux condominiums (quartiers fermés) sud-américains, chinois ou turcs. Question de climat, me dira-t-on. Sans doute, mais aussi de culture : nos premiers "grands magasins" du XIX° siècle étaient déjà conçus sur ce modèle d'un bâtiment unique (Le Bon Marché, le Printemps, la Samaritaine…) qui a ensuite évolué vers les premiers hypermarchés français (1964). Cartésiens, les Français ont conçu les centres commerciaux comme des espaces fonctionnels permettant d'acheter des biens. La perception des attentes immatérielles des consommateurs est venue plus tard : on oublie parfois encore que le centre commercial a évolué d'une fonction purement marchande (vendre des objets) à une fonction hédoniste ; non seulement on doit pouvoir y trouver désormais des services (coiffure, esthétique, etc.) mais le centre doit aussi offrir une fonction hédoniste, marchande (cinéma, restauration, bar, jeux, etc.) et non marchande : espace de loisirs (parcs enfants), bancs publics, etc. C'est la grande transformation à laquelle les gestionnaires ou promoteurs français de centres commerciaux devront bien faire face : le shopping s'est déconnecté de l'achat ; le centre commercial, comme le multiplex, est devenu un lieu à vivre, un espacé "habité" et plus seulement de transit, un morceau de la ville et plus seulement un vaste entrepôt privé abritant des marchandises. C'est sans doute un propos banal mais qui prend une vigueur particulière dans ce mall de Les Glories.

La France va bien, merci pour elle! (12/08/06)

La traversée des provinces françaises, de Franche-Comté, d'Alsace ou de Touraine, montre combien nos campagnes se sont réveillées. Il est vrai qu'elles furent brutalement sorties de leur torpeur : exode des jeunes, chômage, patrimoines à l'abandon furent souvent leur lot au cours des années 90. Mais aujourd'hui on ne peut qu'être frappé de la bonne santé qu'affichent la plupart de ces petites villes et villages. Comme si la mue était achevée… Nouveaux équipements routiers (souvent une amélioration significative de l'existant), maisons apparemment neuves ou joliment rénovées, souci de la décoration (villages fleuris, maisons peintes), petits bâtiments industriels ou commerciaux en construction, population rajeunie (chefs d'entreprises, commerçants, élus…), surfaces commerciales en expansion (super ou hypermarchés, zones ou centres commerciaux…)… tout cela témoigne d'une aisance retrouvée.

La multiplication des potagers individuels est aussi notable : nouvel engouement pour le jardinage ou réallocation des ressources face aux prix incongrus des légumes ?

Paris va à la plage tandis que la province a retroussé ses manches.

A propos de la colonisation (30/05/06)

La colonisation est devenue un thème à la mode. Dans la longue lignée des mea culpa qui, s'ils ont une vertu symbolique et morale indiscutable, ne contribuent pas pour autant à aller de l'avant. Que l'on cesse de faire pudiquement l'impasse, dans les manuels scolaires d'Histoire de France, sur la période coloniale est une chose ; que l'on colore celle-ci tout en noir ou tout en rose est autre chose. C'est une falsification, dans un sens comme dans l'autre. Rien n'est jamais blanc ni noir, aucun événement n'est totalement positif ou négatif. Le temps passé à battre notre coulpe est un temps régressif, un temps prélevé sur celui dont nous avons besoin pour résoudre les problèmes d'aujourd'hui et, plus encore, ceux de demain.

C'est ce que nous apprend la prospective : regarder la réalité sous ses multiples formes, identifier le positif enfoui au cœur du négatif, le négatif caché au cœur du positif. Et, au-delà de cette analyse, nous sommes seuls face à nous-mêmes, face à ce que nous considérons comme le bien ou le mal. C'est pourquoi il est vain de prétendre que le travail sur le futur (qu'il soit exploratoire ou normatif) est une science, au sens de POPPER. C'est en revanche une discipline, comme le sont les sciences humaines et sociales, dont l'interprétation varie selon l'observateur.

Alors, en quoi l'étude de la colonisation peut-elle être utile à la construction de l'avenir ? Pour sa valeur de leçon pour le futur, certes, comme tout phénomène historique. Mais pour bien davantage encore et notamment pour deux raisons.

La première est la connaissance des mécanismes d'évolution. Dans le cas de l'Afrique par exemple, la colonisation n'a d'intérêt, en prospective, que par le changement qu'elle a apporté aux forces d'évolution qui façonnaient auparavant ce territoire . Peut-on renouer avec ce qu'aurait pu être le futur de ce continent si la colonisation n'avait pas eu lieu ? C'est à cela que sert l'uchronie : à partir d'un point décisif du passé, l'uchroniste tricote les mailles de l'évolution pour étudier des avenirs possibles. Reste ensuite à voir comment ces potentiels de devenir, s'ils sont considérés comme positifs, souhaitables, peuvent à nouveau, dans la situation présente, être mobilisés.

La seconde raison est la compréhension des phénomènes civilisationnels contemporains. En effet la colonisation de l'Afrique, avec son cortège d'exactions, est aujourd'hui reconnue et connue. On commence aussi à reconnaître une autre forme de colonisation, plus subtile : la colonisation des idées, à travers la diffusion et l'adoption de la pensée occidentale , et la colonisation des modes de vie, à travers la standardisation des produits de consommation . L'analogie avec la colonisation géopolitique peut accélérer l'identification des problèmes et des potentialités sous-jacents aux nouvelles formes de colonisation. Mais aura-t-on pour autant la volonté politique de les résoudre ?

En réalité, ne cherche-t-on pas, en dénonçant avec force les méfaits de la colonisation du siècle passé à se dédouaner de ceux de la colonisation en cours ?

La prospective du présent (30/05/06)

Que signifie, conceptuellement et méthodologiquement, le terme parfois usité de "prospective du présent", alors que le fondateur de la discipline prospective, Gaston BERGER, définissait celle-ci ainsi :

"La nouveauté : par le fait même qu'il s'accélère notre monde est un univers de la nouveauté. Demain ne répète pas hier ; demain épanouit ce qui, aujourd'hui, est simplement virtuel. Aussi est-il nécessaire d'analyser en profondeur ce présent que nous vivons pour y déceler les tendances fondamentales qui nous pousseront dans une direction ou dans une autre."

Education et enseignement dans un monde en accélération, voir les références dans L'Homme et son éducation, page 115.