Mortelle humanité
Devenir adulte c'est savoir que nous sommes mortels.
Peut-être est-ce pour cela que l'adolescence est une période si difficile. Elle passe fréquemment par une phase morbide au cours de laquelle la mort est frôlée du plus près possible pour être ensuite mieux sublimée. Une fois adulte, la conscience —souvent implicite— de la mortalité des autres (parents, amis) renvoie le reflet de notre propre mortalité individuelle.
L'humanité traverse sa propre crise d'adolescence. Elle a découvert, aux lendemains d'Hiroshima, qu'elle était peut-être mortelle. Jusque là la question de la disparition totale de l'espèce humaine avait rarement, sinon jamais, été abordée. Mais le feu nucléaire apparaissait désormais comme une cause accidentelle possible de cette mort.
Peu à peu la conscience de notre mortalité accidentelle (guerre mondiale, rencontre avec une comète, etc.) s'est élargie. Il aura fallu un demi-siècle pour cela.
Nous avons pensé tout d'abord que seul l'Homme avait la capacité de détruire son espèce, d'où le thème du suicide de l'humanité, de son autodestruction, qui fut largement abordé dans les années 50. Puis nous nous sommes progressivement rendu compte que des phénomènes naturels pouvaient aussi causer notre extinction, comme celle des dinosaures l'avait été par une météorite géante s'écrasant sur la Terre. Enfin nous avons pris conscience qu'à très long terme notre Soleil s'éteindrait et nous avec. La mort de notre espèce est alors brusquement apparue inéluctable… mais si loin dans le temps que cette éventualité a bien vite été balayée de nos préoccupations.
Avec la convergence des réflexions sur le changement climatique et sur l'évolution de l'espèce, la possibilité de la mort naturelle de l'Homme est enfin apparue. Mais l'affaiblissement de notre taux de reproduction n'a pas encore soulevé l'hypothèse que la transition démographique pouvait conduire non à un nouvel état stable du taux de fécondité mais à sa décroissance continue définitive.
Quoiqu'il en soit, nous savons désormais que notre espèce est mortelle. Certains imaginent déjà une nouvelle humanité, transformée, trans-humaine, post-humaine. D'autres, trop peu nombreux, nous montrent la voie des étoiles : partir avant de mourir.
Peut-être allons-nous enfin devenir adultes ?


