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Portraits d'Afrique

A la recherche d'un pont entre ces différents peuples du continent noir, et entre leur culture et la nôtre, je ne remercierai jamais assez Erik ORSENNA pour le merveilleux guide qu'il m'a donnée en la personne de Madame BÂ (Erik ORSENNA, Madame Bâ, éd. Fayard, Stock, 2003, 492 pages).

Le peuple sous l'eau

Elle a entre 25 et 30 ans, le visage fin des Sahéliens. Jeudi elle est habillée à l'occidentale, d'une jupe courte et d'un débardeur ; vendredi —jour du Seigneur— elle cache ses jambes et ses cheveux sous le costume traditionnel de son ethnie. Elle doit sa peau si claire à un ancêtre européen et me dit la difficulté, parfois, d'être métis.

Après des études de gestion, elle est aujourd'hui responsable administratif et financier d'un entreprise privée : c'est dire si elle a les pieds sur terre. Mais un soir elle m'invite à un grand événement qui aura lieu quelque mois plus tard dans sa tribu. Elle me dit que je pourrais y rencontrer le roi lui-même, ainsi que l'élite qui forme sa cour et a des "pouvoirs". Comme ce conseiller du roi, un grand sorcier, qu'elle a elle-même vu partir après une délégation et arriver bien avant celle-ci, sans aucune explication possible autre que la magie.

A cette occasion, j'apprends que la tribu compte deux peuples. Celui de la terre comme elle. Et celui de l'eau que l'on ne voit pas —mais qui existe bel et bien, m'affirme-t-elle— et de me raconter l'histoire vécue d'un troc entre ces deux peuples dont un enfant fit les frais, il y a à peine un an.

Réalités matinales

Cinq heures du matin. Le bus fonce sur les routes bien entretenues dont on m'avait ressassé combien elles sont pourtant meurtrières. La climatisation tourne à fond ; les gens toussent, éternuent, mais rien n'y fait. Comme un mal à supporter pour pouvoir bénéficier d'un tel luxe… en saison humide. Trois heures à trembler de froid, la peau en chair de poule. Les habitués, eux, se sont couverts : costumes épais, manteaux, gilets. Il est vrai qu'à destination le climat sera tempéré : de 20 à 23°. On est loin de l'image brûlante de l'Afrique des marketeurs.

Le son de la télévision est lui aussi à fond, et devient particulièrement insupportable au moment du film ( Le Royaume) où les bombes explosent et les mitraillettes crachent en tout sens…

Mais avant cette apothéose sonore, il y a eu les clips. La musique n'était pas vraiment remarquable : là encore le mythe des envoutants rythmes africains n'était pas au rendez-vous. Mais les images, elles, l'étaient, du moins aux yeux des Occidentaux. Avec une belle constance, pendant plus d'une heure, les clips musicaux ont affiché essentiellement des postures lascives, des danses suggestives, des scènes sensuelles qui en disaient long sur une libido bien plus débridée qu'en Occident. Les relations sexuelles étaient au cœur des images, sinon de manière aussi explicite au cœur des paroles. Chaque clip montrait au moins une scène, sinon toutes, se déroulant dans un décor de chambre à coucher, les protagonistes de tout sexe y évoquant —plus ou moins explicitement— leur désirs. Chaude Afrique…

Baroudeurs

C'est un ancien officier supérieur de l'armée, en retraite mais toujours entre deux capitales africaines. Ici directeur général d'une plantation d'huile de palme, là à la tête d'une raffinerie de sucre, ailleurs dans les transports, ailleurs encore dans les assurances… Aucun autre point commun entre ces différentes activités que le goût du management et, surtout, de l'Afrique.

Mais pas n'importe quelle Afrique. Celle des baroudeurs, militaires ou civil : même combat. L'Afrique des marchands d'arme, des réseaux de renseignement, de l'insécurité permanente. Mais aussi l'Afrique qui vous tend la main, qui croit en vos dons de bwana, qui compte sur vous pour régler ses problèmes : une Afrique où le Blanc peut encore se prendre pour un seigneur. Quelque soit le motif, le baroudeur est toujours accro à l'adrénaline.

La meilleur et la pire des choses

C'est un employé d'EDF. Il est africain mais vit en France avec femme et enfants. Héritier d'un petit pécule, il le place dans l'exploitation du bois, au pays, pour préparer sa retraite là-bas, plus tard. Il en confie la gestion —traditions obligent— à son cousin. Qui profite de son absence pour le gruger consciencieusement, au point que même notre propriétaire ne peut plus faire semblant de l'ignorer.

Et le voici, prenant quelques congés pour aller régler cette affaire sur place. Mais il est moins préoccupé par les dettes de son exploitation, auxquelles il va devoir faire face à son arrivée, que par la crise familiale qu'il va déclencher. A mes yeux d'Européenne, la cause semble entendue : le cousin ne fait pas l'affaire, on le lui dit gentiment et on prend quelqu'un de plus fiable, de préférence hors cercle familial. Mais là-bas c'est impensable.

Il va falloir régler la chose devant le conseil familial et, avant cela, devoir en avertir la mama, la doyenne et chef de famille. L'idée de lui annoncer ses soupçons le soumet à la torture depuis des jours : comment lui dire sans passer pour un infâme, lui qui, déjà, est fautif d'avoir quitté le pays ? D'autant qu'au final, elle seule décidera de la suite à donner à cette affaire, même s'il s'agit de son bien à lui. Comme quoi la famille peut être la meilleur comme la pire des choses.

Sagesse africaine

Quelques phrases entendues au hasard des conversations :

  • "Chacun a sa chance dans la vie."

  • "Il faut être sauvage avec les gens sauvages."

  • "Ma foi est en moi et mon Seigneur. Il Sait mon intention." Ismaela

  • "Aucun Dieu, quelle que soit la religion, ne peut vouloir la haine. Dieu n'est qu'amour pour toutes ses créatures." (un musulman)